En octobre dernier, quatre chasseurs partis chasser sur le fleuve au large de Sainte-Croix-de-Lotbinière ont vécu une expérience qui aurait pu être encore tragique. Réjean Cloutier, Jean Richardson, Yves et Anne Gauthier ont vu leur embarcation disparaître dans les eaux du fleuve. Yves et Anne nous racontent leur mésaventure.

Nous sommes le 28 octobre : il est 5h45 du matin. Parfait, les gars de Québec arrivent. En peu de temps, on s’habille et on place les bagages dans la chasseuse déjà arrimée au véhicule. Il vente fort : les météorologistes d’Environnement Canada ont annoncé des vents de 30 km/h pour la région de Québec. C’est une bonne nouvelle : les plongeurs vont "rouler" et les gros noirs à pattes rouges vont se poser sur le bout de la caleuse. Le grand John va avoir de l’action pour sa première chasse sur l’eau.

6h00. On arrive sur le bord du fleuve et on débarque la chaloupe en aluminium de 16 pieds entre deux chaînes de roches qui se prolongent vers la large. Bizarre, ma vieille chienne "Cartouche" hésite à monter dans le bateau, elle qui n’a jamais hésité à rapporter canards et oies en toutes conditions de climat.

6h05. C’est parti! On s’éloigne du bord encore en pleine nuit. Comme la marée est basse, on se dirige droit vers le large afin d’éviter les roches, avant de retourner vers la caleuse qui est à deux kilomètres de là. Les vagues sont grosses mais, depuis quatre ans de chasse, j’en ai vu des vents de 30 ou 40 km/h. Anne dit à Réjean : "Mets ta ceinture de sécurité, il vente fort".

Face au vent, la chaloupe se fait brasser plus qu’à l’habitude. L’eau gicle par dessus bord et commence à mouiller le fond. Trop c’est trop, on décide de retourner chasser au bord car, de toutes façons ça ne sera pas agréable de se faire mouiller dans la caleuse. Comme à l’habitude, on retourne entre deux vagues, mais le poids des occupants et de l’eau présente dans le bateau le font pencher du côté de la vague suivante qui a tôt fait de nous remplir.

"On coule!" Tout le monde est à l’eau, la chaloupe disparaît sous mes pieds et seulement la pointe avant réapparaît. Il fait encore noir, personne ne sait qu’on a versé et on est à un bon kilomètre du bord. Je sais que si l’on reste près du bateau, tout le monde mourra d’hypothermie. Je crie "Tous au bord". John et Réjean partent immédiatement vers la rive tandis que ma blonde et moi, on s’accroche ensemble et on commence à nager.

Quelques minutes plus tard, on commence à rattraper Réjean qui nous crie : "Yves, j’suis plus capable". On l’encourage à nager et à sauver sa peau. Incapables de l’aider, on continue. La vague de 4 pieds, poussée par des vents de 60 à 70 km/h, nous passe par dessus le tête. On avale de l’eau et on continue à nager.

Nos forces commencent à diminuer et on se rend compte du drame que l’on vit.On pense à Réjean qui est derrière nous et qui lutte pour sa survie et à notre chienne qui est attachée à l'arrière du bateau et qui se noie sous dix pieds d'eau; impossible d'aller la secourir. Maintes fois on pense mourir, maintes fois on se dit qu'on n'a plus d'énergie, mais à chaque fois une dose d'adrénaline nous permet de continuer. On ne sent pas beaucoup le froid, mais on perd encore des forces. Notre objectif, une maison au bord, est tellement petit et la distance si importante qu'on se dit qu'on n'y arrivera jamais.

Mais 45 minutes plus tard, on voit le grand John toucher terre. Il se lève péniblement, regarde au large et, ne pouvant nous voir à cause des vagues, décide de puiser dans ses énergies pour aller chercher du secours. 

7h15. Enfin, on est rendu au bord; le vent, le froid et la fatigue nous surprennent. Incapables de se lever debout, on se traîne sur la batture; il faut réagir contre le froid qui nous envahit. Je décide d`enlever mon « Mustang » et mes bottes en néoprène; je suis debout , je marche rapidement vers le véhicule et je reviens chercher Anne. Je regarde au large, je ne vois pas Réjean. Vite on monte à la maison se réchauffer et appeler le 911. 

Pendant ce temps, Réjean qui avait du mal à nager a réussi à enlever ses bottes culottes pleine d’eau qui l’entraînaient vers le fond. Puis, il s’ est remis à nager. L’eau qui passait maintenant à travers ses "jeans" le refroidissait et il perdait ses forces rapidement. Non loin du bord, il vit finalement les pompiers et les policiers arriver. Il fit encore quelques brasses et il toucha terre. Déjà dans l’ambulance, on apprend que Réjean est sauvé. Ouf! Quelle aventure! On se retrouve tous au Centre hospitalier de l’Université Laval où l’on nous prodigue de bons soins et de la chaleur.

- Tristes d’avoir perdu notre labrador, on se dit que, même si un chien peut déranger les chasseurs, mieux vaut le laisser libre dans la chaloupe. Un chien aurait facilement atteint la rive et aurait pu nous aider. Adieu Cartouche : plus de cinq cents fois, tu m’as rapporté canards et oies et tu es morte au travail. Merci!

- A quatre chasseurs, une chaloupe Espadon en aluminium, c’est trop petit .On changera le bateau.

- Les bottes en néoprène, c’est extraordinaire et les manteaux de flottaisons "Mustang" aussi. On garde notre chaleur plus longtemps et on peut nager.

- Les ceintures de sécurité, c’est bon pour rester sur place, mais pas pour nager.

- Les prévisions météorologiques, il ne faut pas s'y fier. La garde côtière nous confirme des vents avec des pointes à 70 km/h et l’eau à 11 degrés pendant cette fameuse journée. Désormais, s’il vente fort, on ira chasser aux champs.

- Merci à John, le plus en forme : il a été le premier à appeler le 911.

- Et merci aux secouristes.

Rien ne pourra nous empêcher de retourner à la chasse à la sauvagine sur l’eau; on a la piqûre à vie, mais on le fera de façon plus sécuritaire. Nous espérons que ce récit (ce mauvais souvenir pour nous) pourra servir à mettre en garde ceux qui, comme moi, sont parfois téméraires.

 

Mise en page : Karine Dubuc & Marie-Line Drapeau